Madagascar 1986. Madagascar 2015

Qu’ai-je vu en 30 ans, au cours de dizaines de missions ?
Cette misère toujours immonde, cette instabilité politique et sociale, cette aptitude des Malgaches à faire face, malgré l’incertitude totale du lendemain... Ces lendemains chanteront ils un jour malgré la seule certitude actuelle d’un estomac vide ou mal nourri... Le riz? le riz? oui pour la plupart, mais avec si peu de protéines, de lipides, et de si peu de ces "plus" indispensables à la solidité des corps. J’ai vu la corruption gagner du terrain au rythme de la corruption mondiale. Sans le "petit billet" tendu ouvertement au fonctionnaire, au douanier, au gratte-papier de tout secrétariat, impossible d’obtenir le moindre document; vous persistez dans votre souci de probité ? pas de "petit billet"? et bien, pas de suite à votre demande, tout est bloqué, vous reviendrez plus tard et plusieurs fois.
J’ai vu aussi les rues sillonnées par de confortables 4x4 car les riches (moins de 8 % de la population) le sont toujours plus; mais que font-ils pour les pauvres de leur pays? Exactement ce que font les riches de France pour les pauvres de chez nous : Certains sont plein de compassion et de générosité, d’autres sont hermétiquement fermés à la misère d’ici ou lointaine.

Mais j’ai aussi constaté ce que peut faire "Terre des Enfants" pour des centaines d’entre eux. Des milliers d’enfants au fil des ans, au fil de l’eau, et leur petite vie sur un fil.

A TAMATAVE

La Maison Antoine

Ils ne sont pas dans l’anonyme masse des orphelins de Madagascar.
Ils ont un visage. Ils ont des prénoms. Andriano, Angélica, Alicia, Stéphanie, Déborah, Aurélie, Daniel, Natacha, Anitha, Lando, Marc, Tantely, Rhodin, Frizin, Johanne, Felana, Faniry, Sandrine... Et même une poupée de 17 mois, pacifique et souriante, dont le prénom porte en lui tout l’avenir du monde : Espérance. Ils ont de 2 mois à 18 ans.
Jeannette la directrice, est pleine d’attention pour eux, douce et compétente; de plus elle gère parfaitement bien l’organisation de l’orphelinat (nénènes, lessiveuses, cuisinier, gardien) mais aussi la comptabilité avec rigueur et conscience. Voir le bilan fait par Jeannette du premier semestre 2015.

Les locaux : D’années en années, la vieille maison vétuste (achetée en 1996) a été considérablement améliorée pour tout le mieux être possible des enfants. Chambres claires, cuisine adaptée, biberonnerie, vastes varangues pour les innombrables jours de pluie, de cyclone, ou de canicule. Les murs joyeusement décorés par William, un ancien parrainé plein de talent. Hélas ! le climat chaud et très humide de la côte Est provoque, en quelques mois, des moisissures noires et gluantes et tout est repeindre chaque année.
La cour totalement réhabilitée depuis 2 ans est superbe; la terre noire et polluée a été ôtée sur 80 cm de profondeur et remplacée par du sable blanc et doux que les enfants aiment faire glisser entre leurs doigts. Des petites barrières de bois gaiement peintes créent des espaces de jeux, de repos ou de travail selon les âges.
Dans la cuisine, Romuald le cuisinier prépare le prochain repas : Riz !!! Et brèdes aux crevettes.
Au fond de la cour, les lessiveuses, assises sur leur tabouret devant de grandes bassines, lessivent à qui mieux-mieux. La pompe à main, à proximité, donne l’eau nécessaire. Côté ciel, d’impressionnantes rangées de fils : Draps, serviettes, couches, robettes et shorts, tels des étendards multicolores, flottent au vent.
Un recoin discret cache 2 grandes poubelles, qu’un journalier vient chercher régulièrement avec une "caléza" pour les vider hors de la ville, sur un "tas" autorisé. Rien d’autre n’est hélas possible.
Situation juridique : les enfants qui nous sont confiés le sont sur ordonnance du Tribunal, la Maison Antoine devient leur tuteur légal, jusqu’à ce qu’une solution définitive soit trouvée.
L’espérance : certains enfants seront adoptés par des familles à l’étranger (France ou autre) en vertu de la déclaration des Droits de l’Enfant : article 21 "Tout enfant a droit à une famille".
Parfois (très rarement) l’enfant est repris par sa famille biologique, avec un suivi par le tribunal.
Nous parrainons les plus grands, qui devront quitter l’orphelinat à 18 ans (selon la réglementation gouvernementale) et nous chercherons alors pour eux (et avec eux) la solution la mieux adaptée à leur situation. C’est le cas de Sandrine et de Faniry qui viennent d’avoir leur Bac.
Tous les enfants sont scolarisés, dès 4 ans, dans des écoles de proximité. Béatrice, l’animatrice, les y accompagne puis les ramène 2 fois par jour.
Ils sont aussi suivis médicalement.
C’est un moment précieux pour moi, un moment privilégié, celui où, assise sous la varangue avec les enfants, ils se jalousent mes bras et mes câlins.

L’orphelinat Olom Baovao (les Hommes nouveaux)

En ce mercredi 23 septembre, les enfants sont tous là, car l’école n’a pas repris; ils révisent donc, installés dans la grande salle/réfectoire. Les plus de 18 ans ont quitté Olom Baovao, certains se sont installés au Foyer des jeunes, qui jouxte notre Ecole Antoine. Pour d’autres, le temps de l’autonomie est venu.
Le personnel : une directrice, une animatrice, une surveillante de nuit, une cuisinière et deux gardiens qui se relaient, encadrent les enfants.

Les locaux viennent d’être totalement rafraichis, nettoyés, repeints, cuisine refaite (évier, carrelages, faïences et nouveau réfrigérateur) des voilages gais aux fenêtres et aux casiers des chambres, quelques arbres supplémentaires mais aussi des fleurs plantés au jardin. Le "chargeur/convertisseur" installé par Pascal et Jacques, les bénévoles gardois missionnés l’an dernier, joue bien son rôle; il stocke l’énergie, et délivre ce courant stocké quand l’électricité est coupée facilitant ainsi grandement la vie des enfants.
NB : Depuis 5 mois, les coupures sont moins fréquentes car la Jirama (l’EDF malagasy) a reçu 2 énormes générateurs de la société canadienne Ambatovy qui exploite le nickel et le cobalt, car elle même est grande consommatrice d’électricité.
Nous avons souvent été fiers de la réussite de certains des enfants, devenus adultes, de Olom Baovao (juge, kiné…) pour tous les autres, nous avons fait de notre mieux pour que l’enfer de leur vie "d’avant TDE" soit devenue vie à vivre et non pas à plier sous le poids de la misère. C’est dans cette optique que nous poursuivons notre aide aux enfants d’Olom Baovao, les enfants d’aujourd’hui.

L’ Ecole Antoine

Tout y est sens dessus-dessous car la rentrée est proche et que les classes, la cuisine, le bureau, doivent être nettoyés à fond; inutile de le faire avant les vacances car le sable s’infiltre partout. Tout a été rénové, 24 bancs cassés changés, murs peints en blanc et décorés par William, un second bac à vaisselle à la taille des petits car chacun lave son assiette après le repas. Idem pour les poubelles : 2 hauteurs différentes.
Une hotte à été installée au dessus des toilettes pour aspirer les odeurs et une dalle cimentée sous le château d’eau pour éviter la boue. Le bureau de la directrice Mme Solange est refait, avec un coin "urgence soins" en cas de besoin. Réfection du "coin travail et bricolage" de Zo le factotum, et du logement du gardien J.Claude avec sa famille. La cuisine est en bon état (coin cuisson et plan de travail faïencé). La cantine est fin prête. A l’étage, la bibliothèque et le matériel pédagogique attendent la visite des enfants. Chaque employé aura sa fiche de travail et il y aura une réunion une fois par mois, où chacun pourra s’exprimer.

Trois cent quatorze élèves sont attendus.


Les parents (du quartier proche) ont été invités par affiches, à les inscrire au secrétariat TDE de la Maison de Pierre. Là, chaque élève recevra cahiers, crayons et autres matériels ainsi que le règlement. Encore quelques jours et notre belle école peut redémarrer.
A chaque visite, j’ai une pensée reconnaissante envers Mlle Camille Michelon, qui, par testament, nous avait légué tous ses biens afin de construire cette école, mais aussi une autre au Burkina et un dispensaire en Haïti.

La maison des jeunes

Jouxtant l’école Antoine, la Maison des jeunes, achetée en 2014, a pour fonction d’abriter les grands enfants qui ne peuvent plus rester à Olom Baovao après 18 ans (loi malgache) et qui poursuivent des études ou une formation. La petite maison de bois peut en accueillir quatre. Mais selon leurs dires « Quand nous étions petits, à Olom Baovo, c’était facile maintenant c’est très difficile de vivre ensemble et de se répartir les tâches ». Clairine, Armando et Délicien tentent de cohabiter malgré tout. Elisa a préféré habiter chez Romy qui l’aide pour ses études. Le grand terrain, devant la maison, sera aménagé pour les jeux des enfants de l’école.

La Maison de Pierre

Toujours aussi belle, aussi bien entretenue, notre MDP!
Deux gardiens, à tour de rôle, en surveillent l’entrée. Puis ce sont deux lumineux sourires qui nous attendent, ceux de Claudine et Romy, responsables des parrainages et de la comptabilité de l’ONG. C’est un plaisir que de s’appuyer sur elles pour l’excellente gestion de ces secteurs-clés de notre association. S’y ajoute le sourire et les compétences de notre "homme à tout faire" le si gentil et dévoué Sébastien... Je n’oublie pas la Directrice, ce sera pour plus tard.
Dans la salle d’informatique, 3 étudiants sont au travail. Malgré les inondations de Mars (qui ont noyé le bureau et le matériel informatique) les jeunes peuvent tout de même travailler sur des portables.
Dans la grande et belle cuisine de FAV (Femmes A Venir) les jeunes filles épluchent, hachent, pèsent, rissolent, et consultent la recette du jour inscrite sur le tableau. Des impératifs d’hygiène sont exigés.
Dans la salle de couture, d’autres jeunes filles s’exercent aux mensurations, à la découpe, aux petits points ou piquent avec attention sur les Singers. Leurs travaux de la semaine sont présentés sur des cintres, c’est fort joli ! A la cuisine comme à la couture, il faut parfois leur apprendre à compter, et à déchiffrer un minimum de phrases, car issues de milieux extrêmement défavorisés, ces jeunes filles ont été peu scolarisées, leur niveau est très faible. Nous espérons que cet apprentissage leur permettra au mieux de trouver un emploi, et en tous cas d’utiliser ce savoir dans leur vie de chaque jour.
La bibliothèque, abondamment pourvue, gérée avec amour par Liva, attend les amateurs de lecture (parrainés, étudiants et tout demandeur).

Le dispensaire

Une mauvaise nouvelle nous attendait : Le docteur Naomie vient d’avoir un AVC, avec hémiplégie et nous ne savons pas quelles en seront les suites. En attendant, les enfants et le personnel pourront consulter au cabinet médical SOS, pas trop éloigné, et le système d’attribution des médicaments sera inchangé : Avec l’ordonnance, le malade pourra se rendre à la pharmacie où les médicaments lui seront délivrés gratuitement (paiement des factures par l’ONG).

La dentisterie

Souvent le docteur Renaud ne peut soigner les enfants faute de consommables; et il est là le mercredi, mais le mal aux dents ne choisit pas son jour. Il va falloir se pencher sur ces deux importants problèmes.

Le cabinet de kinésithérapie

Josiane y reçoit les patients 3 matinées par semaine, parfois plus. Je m’y rends alors qu’elle manipule avec patience le pied bot d’une jolie fillette de un an; pendant la construction par les Canadiens de l’usine Ambatovy, un enfant sur cinq naissait avec un pied bot, dans les familles vivant à proximité de ce Centre de traitement de cobalt et nickel. Même des employés vahazas (Français ou autres étrangers) ont eu leurs enfants touchés. Des mesures ont été prises et il semble que les intoxications soient moins nombreuses.
Josiane applique aux enfants les nouvelles techniques qui évitent l’opération chirurgicale : Découpage et changement du plâtre toutes les semaines, manipulations et massages très doux finissent par redresser le pied de l’enfant. Josiane est l’une de nos "petites chéries" ; elle avait été recueillie toute petite à Olom Baovao et très vite (dès 8 ans) elle manifestait de réels dons, elle savait instinctivement trouver les gestes qui soulagent. C’est donc tout naturellement qu’elle est devenue, après ses études, "notre" gentille kiné.

Accueil : Tout en haut de la MDP, deux chambres, cuisine et sanitaires (le tout suffisamment bien équipé, très propre et fort agréable) attendent les voyageurs de passage. Et vous, quand irez vous voir votre filleul ? Il vous attend!

Les filleuls

Utopique d’espérer les voir tous : Ils sont des centaines seulement sur le secteur de Tamatave. Et beaucoup étaient encore en brousse, en attendant la rentrée scolaire ou universitaire. J’ai seulement rencontré ceux que les parrains m’avaient recommandés, pour une étude de leur situation particulière, concernant leur avenir proche ou plus lointain (soit une vingtaine), et j’ai pu une fois encore, serrer ma propre filleule, ma petite Diamondra, si belle et si fragile, murée à vie dans son handicap.

Odette

Madame Odette Rabemananjara. Le pilier de notre activité à Tamatave. Notre indispensable Odette. Le fleuron de notre ONG Terre des Enfants malagasy dont elle fut l’initiateur. Les années se sont écoulées et Madame Odette a dû prendre sa retraite.

Vendredi 25 septembre, une petite fête, simple mais magnifique, fut organisée en son honneur. Tôt le matin, la Maison de Pierre bourdonne comme une ruche; chacun s’active pour décorer la grande salle, transporter chaises et bancs pour les invités, garnir une centaine d’assiettes de petites choses délicieuses et odorantes (miam ! les sambos !). Il faut cacher les cadeaux, et cacher aussi l’énorme gâteau rose et crémeux. A 10h, notre Odette arrive, tellement belle... Je ne parle pas de sa robe, mais de cette beauté que lui confère son infinie bonté, son humilité, son intelligence du cœur, sa sérénité, son empathie pour ses frères les humains et plus particulièrement pour les plus faibles : Les enfants.
Après les discours, les cadeaux, les chants, les danses, les jus de fruits, et le gâteau! Que ta joie de ce jour demeure longtemps, ma chère Odette. (Ce fut une journée bénie car il a beaucoup plu!).

Jeannine

Madame Jeanine Sylla. Le pilier de TDE à Tamatave, c’est elle désormais. Médecin franco/malgache à la retraite, elle nous avait fait part de son profond désir de nous aider, et cela, il y a plus de 15 ans, à l’époque où elle prenait en charge les enfants qui devaient être opérés ou soignés à la Réunion où elle exerçait alors.
Si notre action à Tamatave est magnifique et passionnante, elle n’en n’est pas moins complexe et difficile à gérer. C’est le défi qu’a accepté Jeannine, se lançant passionnément, avec nous, et avec l’aide compétente de Romy, Claudine et Sébastien (cités plus haut) dans cette belle aventure humaine. Courage et bon cap chère Jeanine!

Tananarive

Ecole La Ruche

Deux jours seulement à Tana, mais ne pas aller à la Ruche était impensable. Ici aussi, la rentrée se prépare. Les tables et bancs des plus petits sont gaiment repeints. Des montagnes de cahiers, stylos... Attendent la distribution habituelle pour les 300 enfants de l’école primaire. Mais il y aura plus, à partir de cette année!
Car Mr Roland (responsable) Mme Victorine (directrice) et Mme Seheno (gestionnaire) ont fait un constat : Après avoir été scolarisé durant 5 ans, puis quitté la Ruche, les parrainés n’avaient plus d’aussi bons résultats car leur "suivi" était difficile. Quel dommage! que faire? réponse : créer 4 classes de Collège... C’est si simple, n’est-ce pas?? Pendant des mois, l’équipe enseignante à travaillé sur ce projet, qui est maintenant réalisé. Tous les recoins du bâtiment ont été réquisitionnés : sous les toits, et au sous sol, tout a été retapé, repeint, des tables et bancs commandés, et des enseignants recrutés. La fierté de Roland? L’autonomie financière de la partie "collège" par rapport aux donateurs de France. « c’est à nous de rechercher les possibilités, ne pas toujours attendre de TDE qui fait tant d’efforts depuis si longtemps ».
Les professeurs habitent dans le quartier; comme tous les autres ils donnent des cours privés pendant leur temps libre, et seront payés 2.500 Ariary de l’heure (70 centimes d’euro) pour 4 à 5 heures de travail par semaine et par classe, qui contiendront chacune 30 élèves. Soit 120 enfants de plus à nourrir aussi! Pour couvrir ces frais nouveaux, une participation mensuelle est demandée aux familles des collégiens : 12.000 Ariary (moins de 4 euros).
Tous les élèves vont aussi recevoir : T-shirt, blouses (traditionnellement jaunes pour les primaires, à carreaux rouges pour les collégiens). Chaque élève reçoit une flute pour les cours de musique, et une présentation de leur talent est faite devant les autres écoles ainsi que des danses. Un terrain municipal proche est utilisé pour le sport.
Le bâtiment : Pour éviter de nouveaux vols, les portes ont été doublées de grilles. La cuisine est extraordinaire. Quatre dames sont aux pluches et aux deux foyers. Il faut 4 sacs de 50 kilos de riz par mois plus viande, légumes secs, légumes frais, deux fois par semaine. Le moment le plus touchant? C’est lorsque Victorine déclare « Pour nous la Ruche, c’est beaucoup plus que notre travail, c’est "Terre des Enfants" dans notre cœur, et on veut vous faire honneur ».

Le lendemain 30 septembre, tout au long du voyage retour, cette phrase me comble et me fait oublier le travail, la fatigue, les tracas, pour ne conserver que le meilleur que je dédie à Monique Gracia et aux membres du Conseil d’Administration.

Eliane Carriere

Voyage, voyage… Plus loin que la nuit et le jour
Dans l’espace inouî de l’amour
Voyage, voyage …